L’opinion publique

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Tu as peut-être grandi au fin fond d’une forêt, dans une grotte, ou encore dans une tour d’ivoire. Si tel n’est pas le cas, tu sais que tout le monde déteste les profs. Elèves, parents, grands-parents, et même ceux qui n’ont pas d’enfants. C’est devenu une sorte de lieu commun, de passe-temps, de ciment social. Un pour tous, et tous contre les profs !

Tu penses sans doute que j’exagère, jeune padawan. Que la galaxie ne recèle point d’aussi acerbes combats. Permets-moi de te dessiller les yeux (oui, je fais ma prof de français, là). Si tu embrasses ce métier, mets ton armure de lumière. Tu vas en effet entendre un nombre incalculable de fois (dans ton entourage, dans les médias – et tu y seras sensible -, de la part des parents d’élève, de la part de ta hiérarchie, de la part de ta boulangère (jusqu’à ce qu’elle apprenne que tu es prof), que tu es une « feignasse incompétente ».

En fait, tu seras la seule personne à savoir que 1) tu n’es pas une feignasse 2) tu fais tout pour être compétent(e).

Il y a plein de raisons qui expliquent cet état de fait. D’abord, nos quatre mois de vacances. Ça ne passe pas du tout auprès de l’opinion publique. On a beau expliquer sur tous les tons qu’on travaille une partie de ces vacances (les grandes comme les petites), rien à faire, pour eux on est des « super privilégiés ». Si l’on se place d’un point de vue purement humain, ça peut se comprendre. Quand tu dois pointer 47 semaines par an et que tu vois le gars encore en vacances, ça te fait rager. Tu as l’impression d’une injustice. Mais au lieu de réclamer plus de congés payés, l’opinion publique, cette entité floue et fourbe, préfère te taper sur la gueule. Cela lui permet de se sentir mieux l’espace de quelques secondes, de faire passer sa rage de devoir aller bosser plus qu’elle n’en a envie.

Et puis, il faut aussi le dire, « nos » vacances coûtent cher aux travailleurs honnêtes. Mais on les met où, nos mômes, pendant que vous vous la coulez douce ? Il leur faut s’organiser avec les grands-parents, les centres aérés et les colonies de vacances. Et cela coûte cher (même avec les grands-parents, si, si : puisqu’ils rendent service, il faut supporter leurs conseils sur la cuisson du rôti de porc et le mariage). Donc, ils nous en veulent. Ils se retrouvent obligés de trouver des solutions pour occuper ou faire garder leurs mômes quatre mois par an. Si on était moins en vacances, ils auraient moins de souci. Au passage, tu l’auras noté, ils oublient que ces congés sont avant tout destinés à leur progéniture, qui ne peut pas se contenter de 5 semaines de repos par an, du fait d’une physiologie encore immature qui réclame de la détente et des activités en plein air. Mais si tu leur parles de « chômage technique », ils bondissent, vocifèrent, en hurlant qu’on n’a aucune idée de ce qu’est le chômage puisqu’on est des « damnés de fonctionnaires ».

Ça, c’est l’autre aspect de notre métier qui les rend fous de rage. Avec le chômage de masse et le développement des emplois précaires, le statut de fonctionnaire (ils se moquent bien de savoir si tu es contractuel, ils ne savent même pas que ça existe) est devenu l’ennemi à abattre. On a la sécurité de l’emploi. Comme les vacances, cela est insupportable à cette chère « opinion publique ». Quoi ? Quoi que l’on fasse, bien ou non, on ne risque pas d’être viré et de s’angoisser sur les mois qui viennent ? Alors que, eux, sont obligés de supporter les petites tyrannies quotidiennes de leur chef, les obligations de remplir les objectifs, la pression énorme d’une clientèle à satisfaire ou les cadences infernales, sous peine de se retrouver sans boulot, sans quoi payer le loyer et le caddie du samedi ? Mais quelle injustice !!! Comme ils n’ont aucune idée de la réalité de notre métier, ils ne savent pas que, nous aussi, on subit les tyrannies des petits chefs (la hiérarchie), qu’on a désormais des objectifs à remplir, que notre « clientèle » est la plus exigeante qui soit et que nos cadences sont loin de ressembler à celles du Club Med. Mais il est vrai que, si on dérape, si on fait mal notre boulot, on n’a pas l’épée de Damoclès du chômage au-dessus de la tête (si on est titulaire). Au pire, on nous mute d’office ailleurs, ou on nous invite très fermement à prendre un congé maladie longue durée (trouve ton médecin complaisant, passe l’épreuve du conseil de psychiatres homologués, et, si tu persistes et signe, retrouve-toi au bout d’un an sans aucun revenu, pas même le chômage puisque tu n’y as pas droit). C’est vrai que cela procure un certain confort psychologique. Mais quand on dit : passez donc le concours, et ayez vous-mêmes nos avantages ! alors là, silence radio, plus personne, sourire méprisant et prétextes bidons fleurissent comme jonquilles au printemps. On entend alors des remarques telles que : ah non, jamais de la vie, les ados c’est trop dur !

Tu penses : incohérence ? Tu n’as peut-être pas tort. Connais-tu l’histoire de la crémière et de son beurre ? Ce que l’opinion publique nous reproche, c’est de ne pas craindre d’être virés comme des malpropres ou des kleenex au moindre hoquet des actionnaires ou de la conjoncture. Mais ils ne veulent pas pour autant endosser nos responsabilités ni notre labeur quotidien. Ils voudraient donc le beurre, l’argent du beurre, et le sourire de la crémière. La sécurité de l’emploi mais sans ce qui va avec : une tension nerveuse extrême, une paye réduite à la pension congrue (60 % de moins qu’un salarié du privé à niveau de diplôme égal). Oui, c’est incohérent. Et c’est précisément pour cela que tu es prof ou que tu aspires à le devenir : parce que notre monde n’est pas peuplé que de gens cohérents et pertinents. Et que tu espères changer cela, au moins un peu.

Le dernier point qui fâche l’opinion publique, c’est l’information partielle, visible, qu’elle a de notre travail. Pour elle, non seulement on se paye « honteusement » quatre mois de vacances, mais en plus on peut ne rien foutre sans craindre le chômage, et, cerise sur le gâteau, on ne travaille que 20 heures par semaine. Toi, quand tu seras en poste, tu sauras que cela n’a rien de réel (voir rubrique « le temps (réel) de travail »). Mais parce que leurs enfants ne sont avec nous qu’une vingtaine d’heures par semaine, ils pensent que notre job se limite à cela. Ils croient qu’on ressort toujours les mêmes cours. Qu’on évalue avec la « technique de l’escalier » : les copies du haut de l’escalier auront de bonnes notes, celles du bas de l’escalier de mauvaises. Que nos réunions sont des parties de plaisir durant lesquelles on bavasse en s’empiffrant de douceurs. Que nos sorties pédagogiques et voyages scolaires sont l’équivalent de leurs sorties en famille. Etc. On ne peut pas, décemment, leur expliquer notre boulot de A à Z. Ils croiraient que l’on ment. Ou que l’on exagère. Dans le meilleur des cas, ils diront (et je l’ai vécu souvent) que l’on est « l’exception qui confirme la règle ».

Donc, aspirant prof ou prof débutant, tiens-toi prêt(e) à endurer un monceau conséquent de quolibets, de violentes diatribes, de remarques méprisantes et de véhémentes rancœurs (l’adulte n’oubliant jamais totalement l’élève qu’il a été). Si tu n’as pas une carapace en béton armé, une puissante confiance en toi et en ta mission, une fervente foi en la nécessité d’enseigner, un conseil : passe ton chemin et fais un autre boulot.

Tu n’obtiendras que très rarement des marques de reconnaissance de la part de tes élèves, et encore plus rarement des parents. De ta hiérarchie, encore moins. Personne ne te félicitera jamais – sauf exception – pour ton dévouement, pour la subtilité de ta pédagogie ou de ta didactique, pour la solidité de ton savoir, pour ton exigence et ta droiture. De temps à autre, tu vivras l’aubaine d’un sourire satisfait, mais pas plus. Si tu restes longtemps dans le même coin, tu pourras parfois rencontrer d’anciens élèves qui te remercieront de ce que tu leur as apporté. Mais ils se compteront sur les doigts.

Je force un peu le trait, bien sûr, non pour te terroriser mais pour que tu ne sois pas surpris ni déstabilisé quand tu réaliseras à quel point tes efforts passent inaperçus.

Pour résumer, si tu es en quête de reconnaissance, le métier de prof n’est vraiment pas fait pour toi. Même si tu te dévoues corps et âme, des décennies durant, tu n’auras que ta conscience professionnelle et ton intégrité pour t’en rendre grâce. C’est déjà pas mal… Il peut toutefois arriver (je l’ai vécu, d’autres collègues aussi), qu’un chef d’établissement, un inspecteur, un parent, te félicite chaleureusement pour ton investissement et tes prouesses pédagogiques. Il arrive aussi à certains de recevoir des cadeaux de la part de leurs élèves, ou des mots gentils, pour témoigner de leur gratitude. C’est donc possible. Mais ce n’est pas courant. Te voilà prévenu(e). L’opinion publique n’est pas ton amie.

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