L’élève de 4e : une carapace à percer

4e

Le 4e a muté pendant les vacances. Tu avais quitté un chérubin qui riait à tes jeux de mots, tu te retrouves devant un hirsute au bord de l’insulte.

Le 4e est un rebelle

Le 4e ne t’aime pas, il ne t’a jamais aimé – sa mémoire est défaillante -, il ne t’aimera jamais. Il ne te hait pas pour autant, sauf si tu l’obliges vraiment à travailler. Mais c’est pire : tu lui es parfaitement indifférent. Tu peux réciter le bottin électronique si ça te chante, il s’en cogne.

4eLe 4e n’est pas agressif, sauf s’il vit des difficultés personnelles ou familiales importantes, ce qui met en boule la plupart des gens, même petits de taille. Au contraire, il arbore une certaine forme de stoïcisme, qui certes confine à l’apathie un peu souvent. Certains profs apprécient le silence pesant des cours de ce niveau ; on n’entend pas les mouches voler mais toute tentative d’extorquer la moindre réponse pertinente à une question est fatalement vouée à l’échec. Non que le sujet les désintéresse profondément – espère-t-on – mais ce serait pour eux de la haute trahison que de le montrer.

Il faut se montrer compréhensif envers ce pauvre 4e, qui vit chaque jour l’horreur du héros de la Métamorphose de Kafka. A ses propres yeux, il se transforme en un monstrueux cafard. Tu as bien remarqué qu’il avait le cheveu gras et la mine défaite, que l’acné commençait à le taquiner, mais il reste tout de même tout à fait humanoïde à bien y regarder. Pourtant, lui se désespère chaque matin devant sa glace. Pour les filles, c’est encore pire. Il fait une dépression esthétique, qui occupe tout son espace de cerveau disponible – celui laissé par les jeux vidéo, la télé-réalité, les compétitions de foot et la grande question sexuelle.

Percer la carapace du 4e

Pourtant, si on perce avec bienveillance la carapace de cafard du 4e, il est tout à fait charmant. Personnellement, c’est le niveau avec lequel je m’éclate le plus, quand la classe a été bien constituée (c’est-à-dire sans une majorité d’analphabètes virulents). Car bien que de tendance mutique, le 4e a mûri, il s’intéresse désormais à une vaste étendue de choses, qui vont de la philosophie à la géopolitique en passant par les cultures hydroponiques. Il y a donc moyen de passer de vrais bons moments avec eux, d’approfondir sensiblement la portée de ton enseignement.

C’est toujours un véritable délice que de voir son œil torve s’illuminer soudain au détour d’un détail qui le passionne. Souvent, avouons-le, le détail n’a que peu de rapport avec les enseignements fondamentaux du programme. S’il ne s’enthousiasme guère pour la racine de Pi ou l’accord du participe passé, il s’enflamme en revanche sur la marque de voiture du document présenté, ou sur la faim dans le monde. Mais qu’importe : tu es un prof ouvert, tu accueilles donc son élan avec joie et acceptes une petite digression qui rappelle à ton élève combien l’école est précieuse et combien savants sont les profs : non, ce n’est pas une Porsche, c’est une Lamborghini mon cher.

Le 4e aime les digressions

Tu te rendras rapidement compte que ce qui suscite l’intérêt de tes élèves se situe souvent à la marge des programmes. Si tu fais partie de ces profs accrochés aux instructions officielles comme au radeau de la Méduse, tu te feras un ulcère à l’estomac. Mais si tu considères tranquillement que cela fait partie intégrante du métier, tu seras comblé par l’insatiable curiosité de ces adolescents. Et tu feras du Candy Crush didactique, pour caser tout le programme dans le temps imparti malgré ces délicieuses digressions.


Une petite astuce pour briser la glace avec le 4e (ça ne marche pas à tous les coups, mais ça vaut la peine d’essayer) : l’humour. Entendons-nous bien : pas l’humour lourd et potache, mais le second degré. La vanne. Le tacle. Le bâchage en règles. Jamais de manière personnelle : commandement numéro 1, l’élève tu respecteras. Mais de biais, en visant un autre groupe (les 5e, les amateurs de viande d’ours, les fans de télé-réalité – oups ! -, toi-même…) et de manière subtile, tu leur donneras l’impression de faire partie d’un clan supérieur, dont tu es le chef. L’élève de 4e adore, en général. Et à partir de là, il oublie de mépriser ouvertement le contenu de ton enseignement et ta personne. Autrement dit, c’est gagné.

J’ai connu des extases – pédagogiques – pures avec des classes de 4e qui fonctionnaient très bien. Donc quand tu entendras en salle des profs Ah ma pauvre, tu as des 4e ! reste calme, cela ne veut rien dire. Beaucoup de profs disent que c’est le niveau qu’ils aiment le moins au collège. Pourtant, comme une pépite tapie sous dix mètres de roche, les classes de 4e peuvent se révéler de véritables invitations à exercer ce métier.

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