Devoirs et travail personnel : la face nord en détails.

Sujet délicat que celui des devoirs. Les élèves trouvent toujours qu’il y en a trop, les parents aussi. Et nous, on aimerait en donner beaucoup plus.

Avec la diminution constante des horaires dans les disciplines dites fondamentales, il devient de plus en plus difficile d’ancrer les apprentissages en classe. Autrement dit, on manque de temps d’entraînement. Autrefois, en classe, on pouvait faire jusqu’à 10 exercices (que ceux, nés dans les années 70, qui n’ont pas planché sur les exercices du BLED me jettent la première pierre) en cours, sur une seule semaine, et le programme était quand même bouclé. Aujourd’hui, on court tous après le temps. On ne peut plus faire travailler une notion plus d’une heure ou deux. Or pour être bien assimilée, intégrée, une notion, une méthode, une compétence, doit être répétée, répétée, répétée, et encore répétée (pas seulement par le prof mais, dans la pratique, par l’élève). On n’a plus le temps de le faire en cours. Donc on se rabat sur les devoirs, le travail personnel comme on dit.

Sauf que, comme tu le sais, les élèves ne sont pas égaux devant les devoirs. Certains sont aidés quotidiennement, et leurs parents exigeants n’hésitent pas à les renvoyer étudier dans leur chambre tant que la leçon n’est pas bien intégrée. D’autres sont quittes pour un « Tu as fait tes devoirs ? » qui ne tire à aucune conséquence. Pour d’autres, il est admis que bosser après 17h, c’est anormal : et quand est-ce qu’on s’amuse et qu’on profite de la vie sinon ? Pour d’autres enfin, la langue parlée par les parents n’étant pas le français, la question ne se pose même pas.

Devoirs : des notions à expliciter

De plus, pour beaucoup d’élèves et de parents, la terminologie que nous employons n’a rien d’évident. Qu’est-ce que veut dire « Apprendre une leçon » ? Pour beaucoup, cela signifie la lire une ou deux fois. Au mieux, la savoir par cœur. Or dans le secondaire, apprendre une leçon signifie principalement : la comprendre et être capable d’en utiliser les connaissances et les processus dans un contexte de réflexion, lors d’une évaluation. Ce qui implique d’être capable de répondre à des questions sur cette leçon et de prendre appui sur elle pour analyser des documents ou des données. Pour nous, profs, cela va de soi. Mais pas pour les élèves, ni pour beaucoup de parents. Il est donc préférable, surtout dans les REP et REP+ (mais pas que) d’expliciter nos attendus en matière de devoirs.

Prenons un autre exemple : faire des exercices. Pour toi, cela signifie clairement : étudier d’abord le cours (ou la leçon), puis se servir de ces connaissances pour réfléchir sur les procédures à mettre en place et parvenir à réussir ces exercices. Pour l’élève (et beaucoup de parents), cela veut juste dire : faire les exercices. S’acquitter d’un certain nombre de phrases à compléter, de problèmes à résoudre ou de réponses à apporter. La nécessité de s’appuyer sur le cours/la leçon, de ne pas abandonner tant qu’on n’a pas trouvé la solution, et de viser le 100% de réussite, est totalement implicite.

Il peut donc être utile d’expliciter en début d’année, par écrit (pour que les parents en prennent connaissance) ce que signifient en pratique les consignes récurrentes des devoirs à faire.

Devoirs : en donner ou pas ?

Mais apprendre une leçon, véritablement, cela prend du temps. Faire sérieusement des exercices aussi. Rédiger une synthèse ou une dissertation, encore davantage. Et ce temps-là, tout le monde n’est pas disposé à le prendre.

devoirsCela peut aussi se comprendre : après une journée entière passée à se concentrer (dans le meilleur des cas), les forces cognitives ne sont plus au top. S’obliger à se remettre au travail quand on juste envie de se détendre, de passer du temps avec sa famille ou de se reposer, ça demande une grande discipline personnelle (ou parentale) et une certaine forme d’endurance. Or nous ne sommes pas tous égaux en matière d’endurance intellectuelle, et c’est quelque chose de difficilement perceptible par les enseignants qui, de fait, ont ces capacités (sinon ils n’auraient jamais pu faire d’études supérieures). Les devoirs bâclés ne sont donc pas toujours liés à un manque d’investissement (ce qui ne veut pas dire que ce n’est jamais le cas), mais parfois juste à une véritable fatigue, intellectuelle voire intellectuelle et physique.

Beaucoup de gamins, notamment dans les campagnes, se lèvent aux aurores pour être à 8h ou 8h30 au collège ou au lycée. S’ils prennent le bus, ils peuvent avoir jusqu’à une heure de transport matin et soir. Quand ils rentrent chez eux, à 17h30 voire 18h30, ils sont fatigués (quiconque a déjà fait cours de 16h à 17h le constate). Se remettre à travailler tient donc de la corvée. C’est compréhensible, et ce d’autant plus qu’étant en pleine croissance et mutation hormonale, les organismes des ados sont mis à rude épreuve. Ils ont besoin de beaucoup de sommeil !

Je ne suis pas en train de dire qu’il faudrait bannir les devoirs, puisqu’ils sont nécessaires pour rattraper le temps dont nous ne disposons plus en cours (mille fois hélas… !). Mais il faut savoir aussi raison garder, et ne pas exiger plus que ne peut en fournir un ado.

La nécessaire modulation des devoirs

C’est pourquoi, dans la mesure du possible, il est souhaitable de donner le travail à faire le plus possible en avance, et en tenant compte de ce qui est à effectuer dans les autres disciplines (en regardant dans le logiciel cahier de textes, où tous les devoirs de la classe apparaissent). On évite de donner de gros travaux à rendre le même jour que les « grands travaux » des collègues. Ainsi, les élèves peuvent s’organiser pour diviser leur travail en plusieurs fois, et s’y coller durant le weekend, les vacances ou tout autre temps libre. Cela ne veut pas dire qu’ils vont procéder ainsi et que tout ne sera pas fait en dernière minute ! Mais au moins, tu leur auras laissé cette possibilité.

En collège, sache que tout ce qui n’est pas noté dans l’agenda est considéré comme « pas à faire ». Si tu te contentes de dire qu’une évaluation aura lieu la semaine suivante, sans faire noter dans l’agenda le jour J, tu peux être certain(e) que personne n’aura révisé. De même, bien que tu aies pris la peine de préciser, en début d’année, que le cours devait être étudié à chaque fois, si tu ne le leur fais pas écrire, semaine après semaine, mois après mois, dans leur agenda, c’est peine perdue. C’est un peu moins le cas au lycée, mais la tendance est tout de même « d’en faire le moins possible », donc tout ce qui est notifié seulement à l’oral aura des chances d’être zappé.

Evidemment, certains petits malins font en sorte de ne pas noter les devoirs dans leur agenda, de manière à pouvoir certifier à leurs parents qu’ils n’ont rien à faire. Avec les interfaces de gestion telles que Pronote, cette ruse n’est plus efficace quand les parents prennent le temps de vérifier en ligne. Mais tous ne le font pas, et il peut donc être pertinent de vérifier que tes chers élèves ont bien noté ce que tu leurs as indiqué, surtout en collège (et ce d’autant plus que c’est souvent incomplet).

Pourquoi les devoirs sont-ils souvent bâclés ?

Globalement, les profs se plaignent d’un « manque de travail personnel » de la part de leurs élèves. C’est-à-dire qu’à leurs yeux, les efforts fournis sont très nettement insuffisants. Les leçons ne sont sues qu’à moitié, voire pas du tout ; les textes à rédiger sont bourrés de fautes d’orthographe ou ne respectent pas pleinement les consignes ; les documents à analyser n’ont pas été bien étudiés, de manière rigoureuse. Les livres à lire n’ont pas été compris. Etc. Pour un prof, un travail personnel bien fait recouvre de nombreuses exigences :

  • Il est bien présenté (le cas échéant), propre, sans ratures.
  • Il a été revu et corrigé pour éliminer tout ce qui pourrait nuire à sa compréhension.
  • Il s’appuie sur une connaissance solide du cours.
  • Il démontre une parfaite compréhension de la consigne, qui est donc appliquée dans son intégralité.
  • Il tient compte des méthodes et procédures expliquées en classe.
  • Il rend compte d’une rigueur dans la réflexion, l’expression et la présentation (par exemple, pas juste des opérations ou des mots).

Un tel travail personnel demande du temps, et, selon les capacités des élèves, parfois beaucoup de temps. Or un élève a une dizaine de profs, dont au moins six ou sept donnent régulièrement des devoirs. Tu sais ce que c’est, tu as été élève. C’est donc, au total, énormément de temps que l’on demande à nos élèves, en dehors de l’école. Voilà pourquoi nous sommes tous devant ce hiatus : le travail personnel digne de ce nom est très insuffisant. Mais, à moins d’avoir de vraies facilités de mémorisation, d’expression et de réflexion (ce qui arrive, je te rassure !) beaucoup d’élèves mettraient des heures chaque jour pour nous rendre ce à quoi nous aspirons. Or ils ont aussi besoin de se détendre, de se reposer, de passer du temps avec leur famille, de dormir.

Donc on fait comment ?

Plusieurs possibilités : soit on donne peu de travail personnel mais on a des exigences fortes ; soit on en donne régulièrement mais on revoit à la baisse les exigences (par exemple en termes de présentation et d’expression) ; soit on abandonne purement et simplement l’idée de donner des devoirs (ce que font certains profs).

A mon sens, la véritable solution serait de revenir à des horaires disciplinaires décents qui nous permettraient de donner les travaux d’entraînements en classe. Les devoirs se limiteraient alors à la préparation des oraux, aux recherches et aux révisions, toutes choses qui peuvent s’inscrire dans un temps long (plusieurs semaines). Mais il ne semble pas que ce soit dans l’air du temps…

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